Quel que puisse être mon fabricant vous aurez vite fait de me désigner par antonomase. Et si vous vous sentez mal derrière le rideau, c'est sans doute la faute au maton. Ne vous gênez pas pour moi, je l'ai souvent entendue, elle fait partie de mon quotidien comme je fais partie du votre. Si je ne vous ai déjà vu, c'était sûrement mon frère, et j'ai peut être accueilli le votre.
Immobile derrière la vitre de la cabine, je vous regarde vous installer, ajuster le tabouret, vos cheveux, le col de votre chemise, le nœud de votre cravate, ou les perles du collier. Depuis quelques temps vous ne me souriez même plus, tentant d'afficher l'expression la plus neutre possible pour vos photos d'identité. C'est d'un ennui.
Moi qui suis posé là, dans le coin de cette salle des pas perdus, la journée rythmée par les sonneries de départs de train, les annonces de retard, je ne voyage que par procuration. Je ne découvrirai jamais du monde que ce qu'il veut bien m'apporter, au hasard des rencontres, des papiers à fournir pour je ne sais quelle administration, mais cela aussi... Les agences commerciales de la RATP sont équipées de caméra. Un bouton, une photo, une carte, on ne perd pas de temps.
Reste tous ces étrangers qui n'en finissent pas de devoir fournir des photographies, pour se justifier encore et encore. Comme si personne ne pouvait les regarder comme je les vois. Accrochés à l'espoir de rester encore, craignant de devoir retourner dans la misère, dans d'autres craintes, une guerre peut-être. Quand donc vous servirez-vous de vos yeux pour lire ce que les leurs vous délivrent ? Je finis par m'épuiser de rester le témoin impuissant de ces personnes en attente, qui taisent encore leur souffrance, puisque être là, n'est-ce pas, c'est déjà ça.
Il me faut pourtant supporter cela et toute l'attente de celui qui se forcera à ressembler à un premier de la classe, de ces lycéennes pressées qui viendront faire des grimaces en vitesse et n'accorderont pas plus de considération à mes tirages qu'à un texto arrivé par erreur.

Je dois donc me contenter de plaisirs simples, des instantanés comme on dit peut-être encore, comme ces jeunes hôtesses de la semaine alsacienne de la gare de l'est qui voulaient garder un souvenir. À l'heure de la pause sans doute, elle sont venues prendre la pose, en serrant les unes contre les autres tout en pouffant. Je me suis demandé si elles y arriveraient, et s'il m'avait été possible de le faire, croyez bien que j'aurai repoussé les cloisons de la cabine. Elles étaient si mignonnes en black blanc beur sous la coiffe. Un festin d'auvergnat, un feu de joie dans ce grand hall si froid, un de ces moments qui vous font penser que vous servez vraiment à quelque chose. Comme ce jour de pluie où ils sont venus tous les deux pour s'isoler derrière le rideau, soudés l'un à l'autre. Je n'avais pas besoin de les entendre pour savoir qu'ils ne se promettaient rien d'autre que le souvenir. Ils s'embrassaient, sanglotaient, se déchiraient et se reprenaient. Les flashes sont partis par accident, ou parce que c'était le destin. Je ne suis même pas sûr qu'ils aient pris les tirages. Mais en avaient-ils besoin ? Et si l'un d'eux oublie, moi, je me souviens.