Ils avaient été si proches, s'étaient accordé sans même avoir eu besoin de faire des concessions. Ils avaient eu, et avaient encore parfois, cette faculté de comprendre la phrase de l'autre avant qu'il l'ait terminée. Un mot suffisait pour que leurs deux esprits réfléchissent de concert, foisonnent d'idées qui se complétaient, s'enrichissaient, avant qu'un projet ne s'impose comme une évidence partagée. Cela n'avait pas été pour rien dans la création du cabinet.
Ils se comprenaient si bien qu'ils s'étaient retrouvés intimes, et ne comptaient plus les affinités communes depuis longtemps. Si bien que cela n'avait étonné personne qu'ils tombent amoureux de la même femme. Ils avaient rencontré Agnès ensemble lors d'un vernissage, et les conversations commencées devant les toiles exposées s'étaient prolongées très tard, comme s'ils se connaissaient tous depuis toujours. Un temps ils crurent que l'osmose à deux pourrait se faire à trois, mais après quelques hésitations houleuses, Agnès épousa Marc sans qu'aucune ambiguïté puisse subsister. Ce dernier en avait éprouvé une certaine fierté, autant qu'une forme de culpabilité, car son bonheur se faisait au détriment de celui de son ami.

- Tu me déposes au RER ?
- Oui, oui..

Il avait répondu par réflexe. Bien sûr qu'il l'accompagnerait. Comme tous les jours, quelque soit le temps, et tout d'un coup sa routine l'étouffa. Il pensa qu'il suffirait peut-être de la briser pour retrouver son entrain, ranimer les flammes qu'il voyait faiblir. En dehors de l'amour d'Agnès qui le soutenait tant. Il crut se rappeler qu'il faisait très froid, et en cherchant de quoi se couvrir, trouva une chapka dans la penderie. Peu importait qu'elle lui soit inconnue, il la mit pour changer, persuadé de tenir une occasion de rupture.

Le chef bien couvert, il se sentait prêt à faire face au plus sévère des blizzards. Mais il ne s'attendait pas à l'indifférence de sa femme.

- Mais tu l'as toujours eu cette chapka. D'ailleurs je ne l'aime pas trop et je te l'ai souvent dit.
Il se demanda si sa femme le taquinait, mais l'heure, l'humeur, ne semblaient pas pouvoir expliquer l'incompréhensible.

- Et puis avec ta manie de vouloir jouer avec tous les mots tu parles toujours de ta « captcha ».
Il était abasourdi, et de devoir conduire la voiture lui absorba toutes ses facultés de concentration, jusqu'au prochain feu rouge.

- Mais c'est la première fois que je la vois cette « captcha » !
- Arrête un peu t'es pas drôle. Ce n'est pas la peine de t'énerver. Et d'ailleurs tu viens de réutiliser ton mot.

Il croit changer, et on lui renvoie une habitude qu'il ne se connaît même pas. S'il ne devait faire attention aux piétons au moment de déposer Agnès, il entendrait les lézardes attaquer ses certitudes.

- Mais rassure-toi, au bureau tu pourras la garder, Emmanuel l'adore ta « captcha », dit sa femme avant de refermer la portière.

À peine a-t-elle descendu l'escalier qu'elle prend son téléphone pour rédiger un texto. « Il a TJRS porté cette captcha. Te rapl ». Elle hésita avant d'envoyer son message, mais retrouva toute son assurance et un sourire un peu carnassier au moment de jeter dans la poubelle du RER La Moustache. Non, ajouter « Je t'aime » ce n'était pas prudent.